L’industrie du doute...

source : JOURNAL L'ÂGE DE FAIRE·LUNDI 28 NOVEMBRE 2016
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Les sels nitrités, injectés dans les jambons pour leur donner la couleur rose, ne présentent aucun danger pour la santé ; les rejets de boues rouges en Méditerranée n’ont aucun impact sur l’environnement ; le réchauffement climatique n’a aucun lien avec l’activité humaine. Ne vous énervez pas : L’âge de faire n’a pas brutalement retourné sa veste. Nous ne croyons évidemment à aucune de ces affirmations. Et pourtant : vous trouverez facilement des « études scientifiques » qui vous démontreront que toutes ces allégations décrivent bel et bien la vérité.

« Ce travail de désinformation se fait à plusieurs niveaux. Et le premier niveau, c’est celui du langage », explique l’expert en storytelling, Christian Salmon, dans le documentaire Zone Rouge (L’ÂdF n°112). Ainsi, plutôt que de parler de « boues », les experts en communication au service de l’industriel ont préféré imposer le terme de « résidus ». Et plutôt que de dire qu’elles n’étaient « pas toxiques » (ce qui laisse toujours supposer l’inverse), ils ont opté pour un terme parfaitement neutre : « inerte ». Avouons-le : rejeter des « résidus inertes » au fond de l’eau, c’est beaucoup moins inquiétant que de balancer des « boues toxiques » dans la Méditerranée.

Deuxième niveau : celui de la lutte scientifique. Il y a heureusement des experts pour alerter sur les dangers de telle ou telle pratique, de tel ou tel produit. Le magazine Cash investigation, diffusé sur France 2, était par exemple allé à la rencontre de Susan Preston-Martin, une chercheuse en épidémiologie qui avait montré un lien entre une consommation excessive de hotdog et le développement de certains cancers. À peine ses conclusions étaient-elles publiées qu’une armée de « confrères », rémunérés par l’industrie agroalimentaire, se mettait en branle pour pointer de supposées approximations et de prétendues erreurs de la scientifique. « C’est un grand classique », explique, dans Cash, le professeur Stanton Glantz, qui a étudié les méthodes développées par l’industrie du tabac. Les professeurs Seralini (qui fait un lien entre la consommation d’OGM et l’apparition de certains cancers) et Belpomme (qui a dénoncé l’utilisation du très nocif pesticide chlordécone aux Antilles et travaille sur les ondes électromagnétiques) peuvent vous en parler. Et nous manquons ici de place pour citer tous les chercheurs ayant fait l’objet de telles cabales.

Après avoir décrédibilisé l’adversaire, l’industriel s’emploie généralement à produire sa propre documentation pour donner un (semblant de) crédit scientifique aux thèses qui lui conviennent. Le professeur Stanton Glantz poursuit : « Comme les questions abordées sont assez techniques, [lorsque] vous êtes un politique ou un journaliste, à moins d’être très pointu, tout ce que vous entendez, c’est : "tel scientifique a dit ça, tel autre a dit le contraire". » « Tant qu’il y a controverse, il y a doute, et le doute bénéficie toujours à l’accusé », poursuit dans Zone Rouge Frédéric Ogé, chercheur au CNRS. En faisant valoir qu’il n’y a pas de consensus scientifique, l’industriel repousse les décisions politiques. Une méthode qui est d’autant plus efficace que les responsables politiques ne demandent souvent qu’à se faire bercer d’illusions par les grandes firmes. Il n’y a pas si longtemps, fumer était bon pour la santé, l’amiante ne présentait aucun danger et le Médiator était un médicament homologué par l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssap). Les OGM dans nos assiettes, les ondes électromagnétiques, l’aluminium de nos vaccins, les sels nitrités de nos jambons, ou les boues toxiques dans la Méditerranée sont-ils inoffensifs ? Chacun a le droit d’en douter. Au minimum !

Nicolas Bérard